Nous allons suivre Jules, notre boucher retraité. Il va vous présenter une biographie express en quelques lignes ; il parlera de sa carrière professionnelle, mais surtout, il va vous décrire les modes, méthodes de travail ; pratiques et usages du métier de 1945 à 1983.

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1948-1949 : Un nouveau départ.

Novembre 1948.

Marthe et Jules viennent d’être les parents d’un rejeton. Quelques jours plus tard, Jules a rendez-vous à Dour et de Mesvin, il s’y rend à vélo. Il connaît un peu la ville, car sa maman était née à Angres et jeune homme, il venait voir le football à Elouges. Depuis sa naissance à Warquignies, il connaissait la région par cœur pour l’avoir sillonnée à pied, à vélo, en tram mais rarement en voiture.

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La journée est marquante. L’homme qui l’a reçu est un boucher-charcutier qui part à la retraite. Il est avenant et plaisantin. Rapidement Jules est conquis par les capacités de la maison et de ses volumes. Mais il l’est encore plus lorsqu’ Edmond lui parle non pas de chiffres d’affaires, mais bien de la quantité en kilos vendus à la semaine. Jules comprend que le vent tourne et que son destin se trouve ici. Rapidement les deux hommes s’entendent sur le prix de la location et Jules sera autorisé à faire les aménagements que bons lui semblent.

Avril 1949.

La retraite d’Edmond est fixée au samedi 01 avril 1949. Jules commencera le lundi 03 car la journée du dimanche est réservée au déménagement. Le proche voisin indélicat et bien connu pour sa curiosité chronique s’approcha des camions de déménagements et lança tout de go :

« Ah ! C’est vous les « nouviaux »(les nouveaux) ? »

A quoi, Jules répondit, sans savoir qu’un président userait un jour de la même formule :

« Oui, le changement, c’est maintenant ! ».

Edmond a décidé de n’avertir sa clientèle qu’une semaine seulement avant le nouveau départ de la boucherie. Et ainsi Marthe et Jules sautent dans le train en marche et sans désemparer, accueillent les premiers clients dès le premier jour de la réouverture.

Le couple a pris bonne connaissance de leur ville d’accueil. Celle-ci est très vivante et c’est une chance car Dour est bien ancré dans l’économie locale tant les activités fourmillent. Il y a une importante câblerie qui se redresse bien depuis la guerre. Le charbonnage des Chevalières, et celui de la Machine à feu tournent à plein régime : le rail y est pour quelque chose avec les trams bien sûr et surtout le chemin de fer. Ces principales productions en génèrent d’autres : corderies, brasseries ; fabriques de peintures, chaussures, farines… et bien sûr, une quantité surprenante de petits commerces de toutes sortes. Depuis la guerre, des estaminets s’ouvrent un peu partout délivrant de la bonne humeur et de la distraction à profusion. Chaque semaine, des milliers de personnes (ouvriers, employés, ménagères, visiteurs…) affluent à Dour pour y travailler, pour faire les courses, fréquenter le marché ou tout simplement venir se distraire.

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Dour 1950 – Tram Place Verte

Quand Marthe et Jules ouvrent la porte de leur nouveau commerce le premier jour, il y a à Dour 44 boucheries en activité. aujourd’hui, il n’en reste qu’une !)

De ces bouchers, Jules n’en connaissait aucun. Depuis et au cours de sa carrière, il aura des contacts professionnels avec quelques-uns d’entr’eux surtout par le biais de la Fédération des bouchers belges. Ce groupement édite un journal bimensuel : « La boucherie belge » qui informe les bouchers par exemple, des nouveaux prix à appliquer si la situation économique le justifie. Il informe également de l’évolution des équipements et des procédés de fabrications artisanales, ce qui présente pour les bouchers investisseurs potentiels, des avantages et arguments commerciaux non négligeables.

 

« Je me suis vite rendu compte de la nécessité impérieuse d’adopter du nouveau matériel et j’ai commencé par acheter une bonne chambre froide… »

En effet, la boucherie d’Edmond utilisait un petit frigo électrique paré d’une boiserie et dont le maigre volume pouvait à peine contenir l’équivalent de deux porcs. La future chambre froide aura une contenance dix fois plus grande. Dans le même ordre de machines usagées, il y a à l’atelier, un vieux cutter (mélangeur-malaxeur doté de couteaux en forme de croissant) et un hachoir. A la boucherie, il y a le frigo, un bloc et un petit comptoir. Pourtant, Edmond était aussi un charcutier émérite. Et pour débiter la charcuterie, l’homme usait de ses couteaux bien aiguisés avec une dextérité et une justesse dignes d’un chirurgien. Le jambon était tranché finement ou non, selon le désir du client. Edmond racontait :

« Adolphine avait l’habitude de m’acheter du jambon le samedi. Elle n’aimait guère les fines tranches, car en réalité, elle réservait ce jambon pour le repas dominical. A chaque fois et ce malgré mon assiduité, elle me reprochait toujours de lui avoir servi de trop fines tranches lors de son dernier achat, et donc elle ajoutait au moment de mon service : Et enn me fé gne co cha trop temme !  (Et ne me fais pas encore ça trop fin !)… ». 

Dans la région de Mons-Borinage, il existe à cette époque trois abattoirs réputés. Celui de Mons à la rue de la Trouille, celui d’Hornu et celui de Saint-Ghislain. Jusqu’à la fin 1948, les chevillards sont responsables de la distribution équitable selon le fameux quantum. Mais début 1949, le rationnement est terminé. En effet, depuis la fin de la guerre, les cheptels se sont régénérés et leur croissance est grandissante. La vente à la cheville (vente en gros ou demi-gros) permet de délivrer à chaque boucher, à peu près tout ce qu’il souhaite. Il y a du bœuf, du porc, du veau et de l’agneau. Ce qui ne sera pas le cas pour la France. Durant la guerre, les cheptels ont surtout été dévasté par les Allemands qui réquisitionnaient la viande pour leurs propres troupes occupantes, mais aussi parce qu’ils en expédiaient en Allemagne pour les prisonniers qui faisaient tourner leurs usines et éventuellement à leurs populations.

Tout au long de sa carrière, Edmond ne présentait à sa clientèle que du veau, du porc et de la charcuterie. Mais pendant la guerre, l’approvisionnement en veau avait été suspendu faute de production suffisante. Cependant et quand cela s’avérait possible, Edmond recevait un peu de bœuf. Il faut aussi savoir que les petits producteurs d’alors, ne tenaient pas à éliminer trop de veaux de leur enclos, dans le but de réserver quelques têtes à devenir des vaches pour produire du bon beurre…

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