Mémoires d’un garçon boucher : Episode 2

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Nous allons suivre Jules, notre boucher retraité. Il va vous présenter une biographie express en quelques lignes ; il parlera de sa carrière professionnelle, mais surtout, il va vous décrire les modes, méthodes de travail ; pratiques et usages du métier de 1945 à 1983.

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1939 Des bruits de bottes…

Dès le début de l’année, Jules quitte subitement son apprentissage pour cause d’appel au service militaire. Les quatre premier mois, il est attaché à la caserne « Major Saab » à Mons. L’instruction s’achève quand tombe le décret de mobilisation de septembre.

1940

A l’aube du 10 mai 1940, l’armée allemande envahit la Belgique. Aussitôt le bataillon dans lequel se trouve le soldat Jules est dirigé vers Malines. Durant dix-huit jours de guerre, la confrontation avec l’ennemi est très intense. Durant les six derniers jours les avions allemands mitraillaient sans répit et sans pitié. Un jeu de massacre auxquels Jules et ses compagnons assistent impuissants. Des centaines de tués jonchent le sol des routes.

« A plat ventre, on entendait les balles siffler juste au dessus de nos têtes. Je peux dire merci car j’ai échappé plusieurs fois à la mort … »

Quand arrive le 28 mai, les soldats belges entendent le mot « capitulation » mais ne savent pas encore s’il faut se réjouir ou s’inquiéter de ce qui va se passer. Après avoir été fait prisonniers quelques jours par des allemands, Jules et ses compagnons d’armes sont enfin libres. Au soir du 1 juin 1940, Jules rentre à la maison. Sans tergiverser, le lendemain il se remet au travail et réintègre son statut d’apprenti boucher. Il est nécessaire de se perfectionner.

Jules rentre à la maison. Sans tergiverser, le lendemain il se remet au travail et réintègre son statut d’apprenti boucher. Il est nécessaire de se perfectionner.

Quelques jours après sa rentrée, les allemands décident la réquisition générale sur tous les produits alimentaires afin de nourrir leurs propres troupes. Le secteur de la viande est touché en premier lieu. De facto, le peuple va subir la récession et la faim. Pour tenter de calmer le jeu, les allemands instaurent les timbres de ravitaillement. Mais les quantités de nourriture délivrées sont dérisoires. Pour vous donner une idée, en boucherie, un timbre vous donnait droit à 30 gr de viande et une seule fois par semaine… Du coup, les prix flambent et le marché au noir aussi. Il faudra 500 francs belges pour obtenir un kilo de beurre alors que le salaire moyen est de 225 francs belges la semaine.

Timbre de ravitaillement Belgique
Source : Site de Basecle – Histoire 40-45 – Timbres de Ravitaillement

Cependant son patron est fort compatissant et comme son père est chef porion au siège charbonnier numéro trois d’Hornu-Wasmes, il recommande le garçon.

Très peu de temps après cette nouvelle donne imposée par l’occupant, les petits commerçants voient leurs approvisionnements quasi à l’arrêt ce qui entraînent logiquement une désertion des magasins et engendre une vive inquiétude pour la viabilité de ceux-là. Jules fait les frais de cette conséquence et il est remercié. Cependant son patron est fort compatissant et comme son père est chef porion au siège charbonnier numéro trois d’Hornu-Wasmes, il recommande le garçon.

En effet, on vient de créer là une association nommée « Repas des ouvriers mineurs ». Chaque jour, on y prépare une soupe populaire dans laquelle on incorpore de la viande. Jules est donc commis à la découpe. Il sera le seul à découper journellement un quartier de bœuf pour en faire finalement du hachis pour la fameuse soupe. Celle-ci est apprêtée par des femmes qui nettoient, épluchent et coupes les légumes. On y ajoute aussi de la farine de pois secs grâce aux arrivages journaliers par balles entières.

Ravitaillement des ouvrires mineurs de Wasmes - Just Good Food Magazine
Document : Léon Chevalier – Equipe du repas des ouvriers mineurs

Chaque jour donc, il sort de là environ trois mille litres de soupe répartie dans de grands récipients métalliques à destination des sites charbonniers environnants même jusqu’à Hensies-Pommeroeul. Là, la soupe est servie aux ouvriers du charbonnage contre un timbre de ravitaillement.

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Jules restera environ huit mois à ce poste après quoi il doit céder progressivement sa place à un protégé. En attendant, on le place à un poste en cuisine où il va préparer des tonnes de choux destinés à devenir de la choucroute et ainsi remplir autant de petits tonneaux. Le chou (toutes variétés confondues) a la cote en ces temps de disette et beaucoup en connaissent ses multiples vertus naturelles (On sait mieux aujourd’hui toute l’importance de ce précieux et unique légume en raison de la gamme de vitamines contenues tout comme une impressionnante variété d’oligoéléments et d’antioxydants qui l’érige ainsi au rang de premier légume.)

« On ne parlait pas encore de produits biologiques tout simplement parce que tous les produits étaient sains ! ».

Le jeune apprenti boucher revient travailler quelques temps à peine chez son patron. C’est surtout le week-end lorsque les clients affluent, car contents d’avoir reçu leur paie. Un jour, Jules est convoqué par la « Werbbestelle » ou Office de Travail Obligatoire et de Déportation en Allemagne. Le jeune homme saisit très vite où se trouve son salut. Le même jour, il se fait inscrire comme ouvrier mineur. Bien vu, car pour les allemands, c’était le seul motif d’exemption !

A écouter sur ARTE Radio « Quand grand-père lâchait des bombes »

Un petit document de 16 minutes en or.

1944

En ce début du mois de juin, Jules est loin de se douter de la fertilité des événements qui vont se nouer autour de lui. Le trois juin, des projets et une promise s’inscrivent au calendrier. Mais avant d’avoir la liberté totale de mettre tout cela en musique, les ouvriers mineurs sont réquisitionnés de temps à autres pour aller déblayer les voies d’accès bloquées suite aux bombardements. Le débarquement en Normandie et la bataille des Ardennes vont conforter tous les citoyens dans l’idée que la délivrance et la fin de la guerre sont proches.

Memoires d'un garçon boucher - Just Good Food Magazine
Document : Leon Chevalier

1945

Le jeune Jules a 25 ans et il est en ébullition. Il a postulé à divers postes, mais il sent que ses connaissances en boucherie sont suffisantes pour démarrer un commerce dont il serait le maître d’œuvre. Son rêve est lié aux images laissées par son ex patron et à présent il veut être totalement indépendant.

Just Good Food Magazine Le Farceur Wasmes
Source : Delcampe.net – Réponse à une demande de petite annonce pour une insertion

C’est dans le petit journal de l’époque « Le Farceur » qu’il trouve une annonce pour une petite boucherie à remettre à Mesvin (Mons). Il n’a pas une minute à perdre et se rend illico là-bas et comme sa devise est : « L’heure n’attend pas ! », il accepte les conditions de reprise. Maintenant, il n’a plus qu’une chose à régler, la date du mariage. Elle sera fixée au 30 avril, soit huit jours avant la signature de l’armistice…

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