Mémoires d’un garçon boucher : Episode 1 – 1936

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Garcon Boucher Mémoire

Nous allons suivre Jules, notre boucher retraité. Il va vous présenter une biographie express en quelques lignes ; il parlera de sa carrière professionnelle, mais surtout, il va vous décrire les modes, méthodes de travail ; pratiques et usages du métier de 1945 à 1983.

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1920

Les saisons étaient régulières. Les hivers rigoureux parfois jusqu’en avril. Jules est né en février. En ce début d’année, le gouvernement belge vote l’indemnisation du chômage involontaire. Pas de doute, la révolution sociale est en marche. Pourtant au Borinage, région chroniquement oubliée des édiles politiques, la misère ne s’efface guère. À regarder les piétons circuler dans les rues et à croiser les charretiers, les livreurs de bière et les carrioles des marchands de lait, on aurait cru volontiers à l’expression d’une bonne économie. Hélas, malgré l’intense activité des charbonnages, seule industrie lourde de la région, la classe ouvrière demeure dans l’indigence et la souffrance se marque sur les visages des habitants des nombreux corons…

Dour Charbonnage Sainte-Catherine
Dour Charbonnage Sainte-Catherine

1930

Les conditions de travail, le coût et la qualité de la vie n’ont pas changé. Les petites gens demeurent pauvres et savent ce que modestie veut dire.

Inscrit à l’École Moyenne de Saint-Ghislain, Jules entame une boucle de trois ans. Après quoi, il se dirige vers l’École Technique d’Hornu, section menuiserie. Un choix délibéré comme un coup de dé !

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1936

Chevalier Boucher Dour
Jules et son vélo de livraison

Le hasard détermine parfois le destin. L’ami René est déjà dans l’apprentissage (terme d’époque qui a fait place au mot formation) du métier de boucher depuis deux ans. Parfois, cela lui arrive de livrer une commande à proximité du domicile de son ami Jules. Ce jour-là, ils se rencontrent et René ne lui propose ni plus, ni moins que de le remplacer à son poste ! Jules sent que le vent va tourner, mais il se donne deux jours pour la réflexion. Au petit matin du lundi premier juin 1936, jour de Pentecôte, Jules se leva de bonne heure. Sa décision était prise, et pour s’en convaincre, il fredonna une chanson du hit-parade d’époque : « Puisque vous partez en voyage » de Jean Sablon. Il enfourcha son vélo et se présenta, le jour même à la boucherie Armand SAVARY, située Grand-Place à Wasmes. La surprise est de taille : il est engagé illico et il commencera le lendemain !

La joie de l’adolescent est grande, mais sa première journée est marquante, et c’est le moins que l’on puisse dire. À peine arrivé sur les lieux, on le conduit dans une sorte d’étable, à l’arrière de la boucherie, où il va assister le cœur soulevé, à l’abattage d’un bœuf…

En cette période lointaine, les exigences en matière d’hygiène pour les locaux et le matériel n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui. Tous les bouchers, ou presque, pouvaient abattre leurs animaux chez eux. Pour le jeune garçon, c’est le baptême du feu ; un coup de poing au ventre, histoire de voir s’il en a !

« En toute modestie, je peux dire qu’apprendre le métier de boucher, en ce temps-là, demandait des vœux comparables à ceux prononcés pour un sacerdoce ! ».

Le patron employeur exigeait de l’apprenti des besognes les plus diverses et surtout une présence de douze heures par jours ! Cela signifiait aussi travailler le dimanche, les jours fériés, y compris Noël et Nouvel An. Jamais de congé ! Comme émolument, Jules recueille les petits pourboires au gré des livraisons à domicile, et il a droit à un repas à midi. C’est tout.

« Ma mère doit même payer mon équipement vestimentaire conforme à la profession ! Dur dur, quand il manque le sou ! ».

Jules étudie la découpe sous l’œil vigilant de son patron qui se révèle être un grand professionnel de la boucherie-charcuterie, mais aussi un excellent commerçant. Jules comprend que les bonnes relations avec la clientèle sont d’une importance capitale. Pendant ce temps, le garçon boucher se montre volontaire et exécute toutes les demandes du patron. Ainsi, à l’aide d’une charrette à bras et muni de deux grandes cruches en grès, il va chercher de l’eau à une pompe située à un kilomètre de là. Une fois par semaine, il enfourche son vélo et se rend à Mons afin d’y ramener des abats. Bien entendu, tous les jours, il participe activement aux nettoyages de la boucherie et de l’atelier (on dit maintenant laboratoire).

1937

La situation économique de la Belgique comme celle d’autres pays est tout simplement désastreuse. En 1938, le chômage grimpe à trente-huit pour cent. Pendant ce temps, Hitler occupe déjà l’Autriche…

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