Pierre Desproges a dit « Entre la mauvaise cuisinière et l’empoisonneuse, il n’y qu’une intention de différence ». L’Histoire regorge de personnes qui, par intérêt financier ou par passion amoureuse, ont choisi le poison comme arme. Et dissimulé dans les préparations culinaires de préférence !

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Le dernier repas

Un gars réunit ses potes pour partager un repas, son dernier repas, avant de passer à trépas… Cette histoire, ça ne vous en rappelle pas une autre par hasard ? Celle dont il est question ne s’est pas déroulée en Israël, mais bien en Italie, et elle a eu pour personnage central Apicius, un riche gastronome (ou un glouton selon les versions), auteur de plusieurs ouvrages culinaires.
Le philosophe Sénèque a conté sa mésaventure dans une de ses chroniques :

« De nos jours vivait Apicius. Dans cette même ville d’où l’on a chassé les philosophes comme corrupteurs de la jeunesse, il a professé l’art de la bonne chère et il a infecté le siècle de sa science. Sa mort vaut la peine qu’on la raconte. Après avoir dépensé pour sa cuisine 100 millions de sesterces [ soit 3 à 4 millions d’euros], après avoir absorbé pour chacune de ses orgies tous les revenus du Capitole, se trouvant accablé de dettes, il eut l’idée de faire, pour la première fois, le compte de sa fortune. »

Le calcul n’a pas été très favorable apparemment : Apicius a ensuite réuni ses amis et s’est donné la mort devant eux après avoir ingéré un poison au cours du repas…

Mortels Biscuits

Au 19e siècle, une Française a été soupçonnée d’avoir empoisonné son époux. Fille d’un colonel d’artillerie de la garde impériale, elle se nommait Marie Lafarge, Capelle de son nom de jeune fille. Son époux et elle ont fait connaissance par le biais d’une agence matrimoniale. Beaucoup de choses les opposaient : le caractère, la personnalité, la classe sociale, la fortune, ils ont néanmoins fini par se marier. Comme cadeau de mariage, son époux a reçu une dot très importante.

Merveilleux ! Il connaissait de sérieuses difficultés financières. Quelques mois après avoir intégré la maison de Charles (un taudis, qui, selon certains, était infesté de rats et… de fantômes), Marie lui a fait part de son souhait de rentrer dans sa famille. Il a refusé, la plongeant dans la dépression. Parti en déplacement, Charles a reçu de la part de Marie un colis contenant des biscuits préparés par sa cuisinière. Malade, il est rentré au bercail, soigné par sa femme à coup de lait de poule.

Son décès est survenu quelque temps plus tard. La mère de Charles a alors fait courir le bruit que sa belle-fille n’avait pas été étrangère à ce funeste destin. La justice s’en est mêlée, confortée par un courrier expédié par le beau-frère de Marie Lafarge où il a réitéré de graves accusations.

Le doute a toujours subsisté quant à sa culpabilité : sa belle-mère, très intéressée par l’héritage, avait tout intérêt à faire courir de sombres ragots sur Marie.

Elle est condamnée aux travaux forcés à perpétuité et à une exposition (humiliante) d’une heure chaque jour sur la place publique. Son emprisonnement a duré onze ans. Affaiblie par ces années de prison, elle a contracté une tuberculose qui l’a laissée sur le carreau.

Le doute a toujours subsisté quant à sa culpabilité : sa belle-mère, très intéressée par l’héritage, avait tout intérêt à faire courir de sombres ragots sur Marie. Et Charles aurait très bien pu succomber d’une fièvre typhoïde dont le bacille, à l’époque, n’était pas encore très bien identifié. Quant à l’arsenic… il est présent dans le métabolisme de chacun. Un expert était convaincu de cette théorie.

Appelé au tribunal pour livrer les conclusions de ses recherches, il est arrivé une dizaine de minutes trop tard : le jugement venait d’être rendu. Marie Lafarge a joué de malchance.
Cette affaire criminelle est restée un mystère judiciaire, inspirant de nombreux journalistes et écrivains. Gustave Flaubert s’en est d’ailleurs inspiré pour créer le personnage légendaire de Madame Bovary. Marie Lafarge continue encore de passionner : Noël Gayraud lui a consacré un livre, en 2015, intitulé « Mais qui étiez-vous Marie Capelle ? ».

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Aristo Poison

La Marquise de Brinvilliers ou les prémisses de l’affaire des Poisons dont la chute a aussi entraîné celle de la Montespan… Née au 17e siècle, Marie-Madeleine Anne Dreux d’Aulbray a pris à son mariage le titre de Marquise de Brinvilliers. Jugée le 16 juillet 1676 pour fratricide par empoisonnement, elle a été décapitée le lendemain. Sa vie n’a pas commencé sous les meilleurs auspices : orpheline de mère morte en couches, elle a été violée à l’âge de sept ans par un domestique. Cultivée, plutôt mignonne (sans être une bombe anatomique pour autant), elle a épousé un homme avec qui elle pensait faire un mariage d’amour. L’homme l’a aimée, mais pas suffisamment pour s’empêcher d’aller voir ailleurs. La marquise a suivi le même chemin et a débuté une liaison avec un officier de cavalerie, Godin de Sainte-Croix, passionné d’alchimie.

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Le père Dreux, mis au courant de ce scandaleux adultère, fait emprisonner l’amant, un acte qui a involontairement mené à l’exécution de sa fille des années plus tard. En prison, Sainte-Croix a rencontré un empoisonneur professionnel qui lui a confié ses meilleures recettes. Il a fini lui-même par les partager avec sa belle Marie-Madeleine.

La marquise a, selon différents témoignages, « fait ses gammes » sur des malades de l’hôtel-Dieu et sur sa servante. Elle ne s’est pas arrêtée là et s’est attaquée (avec succès) à son père, ses frères et à ses sœurs. Le mari, inquiet pour sa vie, a pris la fuite. Son amant, lui, tout aussi inquiet, a constitué un dossier accablant, accompagné d’un mot où il a noté : « … à n’ouvrir qu’en cas de mort antérieure à celle de la marquise…» avant d’ajouter : « … attendu que tout ce qu’elle contient lui appartient et la regarde… ». Manque de bol : il trouve la mort accidentellement en préparant une de ses mixtures. Le courrier ainsi que le coffret, remis à un notaire, sont ouverts. La marquise prend ses jambes à son cou et finit dans un couvent. Extirpée de ce lieu par la ruse, elle est ramenée, jugée et exécutée à Paris. Les témoins de cette époque ont rapporté la conversion au catholicisme de Marie-Madeleine et ses nombreux efforts de rédemption préalables, lui conférant après sa mort un statut de sainte martyre torturée… décapitée… et brûlée sur le bûcher.

Une grâce a bien été demandée à Louis XIV : elle a été refusée, le roi argumentant que le rang qui était celui de la marquise l’obligeait à un comportement exemplaire.
Alexandre Dumas s’est inspiré de cette affaire pour écrire la série « Crimes célèbres ».

Absolut Poison

Changement de pays… Et de régime politique avec ce personnage mythique (certains ont même dit « mystique ») de Russie. Haï par les uns, idolâtré par les autres, il est intimement lié à la chute de l’empire des Romanov. Maître de la manipulation, il l’est aussi pour de bien sombres affaires au point de se retrouver au centre de plusieurs tentatives d’assassinat. La dernière ayant été orchestrée par le Prince Youssapov. Lors d’un dîner, Raspoutine a dévoré des plats très épicés, trois gâteaux au chocolat et descendu des litres de vin. À de très nombreuses reprises, les hôtes ont ajouté du cyanure aux préparations, en quantité assez suffisante pour tuer jusqu’à dix personnes. Manque de bol : les cuisiniers ont négligé un élément chimique d’importance. Cuit à haute température et mélangé au sucre, le cyanure a vu ses effets annulés.

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Raspoutine a souffert de brûlures d’estomac et éprouvé des difficultés respiratoires, mais IL ÉTAIT TOUJOURS DEBOUT ! Youssapov l’a achevé au pistolet de trois balles dans le corps, dont une dans la tête, et l’a abandonné sur une île voisine, sous la glace. Le corps est retrouvé. Une autopsie est pratiquée et là, stupeur ! « l’homme aux neuf vies », comme il avait été surnommé, n’est pas mort ni à cause du poison ni à cause des balles. Il est mort.. de froid et par noyade ! Une chance pour les auteurs de ce crime : ils n’ont pas été inquiétés.

Théorie du Complot

Kurt Gogel est un mathématicien austro-américain du 20e siècle. Hypocondriaque toute sa vie, son état psychologique s’est détérioré davantage vers l’âge de septante ans quand il s’est doucement laissé bouffer par l’idée qu’un complot avait été initié et qu’il allait mourir par empoisonnement. Il a, par conséquent, arrêté de s’alimenter. Ses inquiétudes se sont rapidement confirmées et l’ont poussé dans la tombe. À son décès, il ne pesait plus que trente kilos !

Papy gateau

Henri Kaetzel était un gentil grand-père, un peu bourru, mais très aimant… Il a vécu à Dorlisheim en France et, un jour, il a choisi d’empoisonner toute sa famille avec une soupe. Quatre d’entre eux sont décédés quelques heures après l’absorption du produit. Lui aussi et avant de rendre son dernier souffle, il a avoué : « C’est moi qui vous ai empoisonnés avec de la mort-aux-rats… » Pourquoi ? Mystère et boule de gomme. Personne n’a trouvé la réponse depuis ce jour de 1844. La piste de l’aliénation est restée l’explication médicale la plus probable.

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Le poison de la jalousie

Mauvaise farce… Estachy et Tournatoire se livraient une bataille sans pitié dans le village de Pertuis en France. Médecins, ils étaient surtout jaloux l’un de l’autre et leur objectif principal était d’être à la tête de la patientèle la plus importante. Leurs armes d’attaque, dans un premier temps : les ragots. Mais ce combat a rapidement été perdu par le docteur Estachy, condamné à payer des dommages et intérêts à son confrère pour calomnies. Tournatoire a ensuite organisé un dîner où il a demandé à sa cuisinière de leur préparer des grives reçues (anonymement) en cadeau. La servante et l’épouse du médecin ont été intoxiquées, victimes d’hallucinations et de vomissements. Estachy était l’auteur de cette vilaine farce ! Elle lui a valu huit ans de travaux forcés.

Poison postal

À Tarses, Gérard Contre, instituteur, a été condamné à sept ans de travaux forcés pour tentative d’empoisonnement. Dénoncé à l’inspection académique par un conseiller communal et ancien gendarme, il voulait se venger. Ni une ni deux, il a fait envoyer à cet homme un paquet à l’intérieur duquel se trouvaient des gâteaux. Un employé des postes a intercepté ce courrier, l’a ouvert, a mangé les pâtisseries et en fait une distribution auprès de ses collègues. La gourmandise, un vilain défaut qui lui a été fatal.

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Repas gratuit

En Inde, une directrice d’école a été condamnée à une peine de 17 ans de prison et à une amende de 350.000 roupies après avoir été reconnue coupable de l’empoisonnement de 23 enfants de son école. Les faits se sont passés en juillet 2013. Ils ont trouvé la mort au cours d’un repas de midi gratuit réunissant une cinquantaine d’enfants âgés de quatre à douze ans. L’huile qui composait leur assiette de lentilles, de riz et de pommes de terre avait été mélangée à des pesticides. Le mari, suspecté d’avoir fourni le poison, a été acquitté faute de preuves. Un scandale supplémentaire pour un programme d’aide alimentaire à l’école déjà fortement contesté !

Plus près de chez nous

Le Borinage a aussi eu sa triste affaire d’empoisonnement. Elle est même entrée dans la légende culinaire… Marie Boulette, Marie Mahieu de son vrai nom, a fait la renommée de sa taverne en préparant des boulettes de fromage qu’elle faisait ensuite sécher dans sa cave. Le bouche-à-oreille a bien fonctionné et le restaurant (situé à la frontière entre Colfontaine et Dour) a vu se bousculer à sa porte non seulement les ouvriers, mais aussi les gens de la bourgeoisie. Pendant ce temps, à Wasmes, une autre femme est entrée dans la légende (populaire à défaut d’être criminelle) pour avoir empoisonné la « mallette » de son mari ouvrier. Elle voulait se débarrasser de ce personnage encombrant qui l’empêchait de vivre pleinement son histoire d’amour avec son amant… Tout le monde a oublié son nom et lui a préféré celui de « Marie Boulette » avec qui elle est souvent confondue.

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Taverne Marie-Boulette

L’arme préférée des femmes ?

Le poison est, selon une étude clinique sérieuse menée au début du 20e siècle par Ernest Dupré et René Charpentier, l’arme préférée des femmes. Plus malicieux, il évite ainsi le contact avec la victime et l’affrontement direct. Les recherches qu’ils ont menées leur ont permis d’établir un lien entre la proximité du sujet à empoisonner et l’utilisation d’un poison. La mort doit paraître « normale » et lui seul peut donner cette impression. Comment pouvoir jouir pleinement d’un gros héritage si vous vous trouvez confronté aux regards et au jugement perpétuel de votre entourage. Souvent le motif d’un assassinat par empoisonnement est à chercher du côté de l’argent ou des sentiments, rarement du côté de la pure perversité. En effet, rares sont ceux qui affichent un air repu en se délectant du long supplice d’autrui…